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Premi�re nuit � l'h�tel Molitor

Impossible de ne pas remarquer ce bâtiment, monolithe sans véritable ouverture sur l'extérieur. Ses façades jaune soutenu (la nomenclature officielle dit «jaune tango») attirent le regard. Si le propriétaire n'y prend garde, il deviendra la proie rêvée des tagueurs de Paris qui avaient déjà fait du site leur terrain de jeu favori après sa fermeture en 1989 et avant que le groupe Accor n'en prenne possession pour 54 ans à compter de 2008. Objectif: installer un hôtel là où se mourait la mythique piscine Molitor.

On pousse les portes d'entrée, bizarrement installées à l'arrière du bâtiment, côté Boulogne plutôt que Paris. Une Rolls Royce Corniche cabriolet est posée sur le tapis. La carrosserie a été totalement taguée par JonOne. On apprend que la belle a appartenu à Éric Cantona qui en fit don à l'association Abbé Pierre. Un 5-étoile illuminé par la générosité d'un bad boy, voilà un réjouissant accueil.

Derrière la voiture, une immense baie vitrée laisse voir la piscine, la fameuse, et l'ensemble du bâtiment qui l'entoure. Bluffant. Miroir bleuté de 48 m de longueur (50 m la version originale inaugurée en 1929) entre 1,30 et 1,80 m de profondeur, murs jaune tango donc, balustrades blanches, portes des anciennes cabines bleu outremer ou jaune vif, deux derniers étages blancs, percés de fenêtres verticales. Les chambres.

Les couloirs qui y conduisent sont extérieurs et font le tour, ou presque, du bâtiment. Ils filent le long d'une moquette grise sur laquelle sont rappelées les grandes heures de Molitor. Johnny Weissmuller, champion olympique de natation, Tarzan iconique au cinéma et maître-nageur de luxe pour l'ouverture de cette enceinte qui ambitionnait de faire nager tout Paris. Ce fut le cas. L'architecture Art Déco de la maison témoigne, 1930. Puis l'arrivée du bikini, 1946 et les premiers émois de la presse people. L'Urban Art, 1980, qui s'empara de ces murs pour en prolonger la vie, lorsque les deux piscines (dont une transformée en patinoire chaque hiver) fermèrent. Paris perdit alors son plus fameux lieu de drague.

Une décoration sobre et épurée. (© Alexandre Soria )

Une décoration sobre et épurée. (© Alexandre Soria )

Chambre 137. Au total, il y en a 124, dont 20 suites. Les tarifs vont de 310 € les plus modestes à 710 € la grande suite, accès aux piscines inclus. Dans tous les cas, ajouter 26 € pour le petit-déjeuner. Méthode américaine, loin des traditions latine d'hospitalité, le verre d'eau et le quignon de pain pour tous les voyageurs. Un mur taupe, les autres sont blancs. Tête de lit crème, mobilier blanc design, comme les luminaires, aussi audacieux qu'esthétiques. Ensemble séduisant et confortable. Les fenêtres ne s'ouvrent hélas pas mais donnent sur la fameuse piscine. Machine à capsule Nespresso, c'est gratuit. «Un hôtel, conçu à l'intérieur d'un écrin de sport et de bien-être» commente le tout jeune directeur, Vincent Mézard.

Les deux piscines ont été reconstruites quasi à l'identique. Le coup d'œil depuis le toit aménagé en restaurant et bar de plein ciel, est magnifique. Il permet aussi de constater que le stade Jean Bouin, le Parc des Princes et les courts de Roland-Garros entourent le Molitor. Univers sportif donc. Les esthètes vantent déjà cet hôtel construit autour d'une piscine, le cas est peut-être unique au monde, ne boudons pas notre plaisir. D'autres Parisiens se désespèrent de bassins jadis publics et désormais privés, même si la maison annonce l'ouverture gratuite aux enfants des écoles du voisinage. En revanche, pour les naïades du populo et les Apollons du quartier, rien. Equation insoluble entre un ensemble privé dont la direction tient a protéger l'aquatique tranquillité des résidents et un mythe parisien que chacun aimerait investir pour qu'il perdure.

On peut quand même entrer pour la journée et piquer une tête. Tarif: 180 € la journée. On a beau savoir la folie des prix qui frappe certains hôtels de la capitale, 8 € la bouteille de Chateldon, 25 € la coupe de champagne, 6 € le café, 84 € le filet de bœuf wagyu, on reste pensif. Un couple avec deux bambins, 720 €, Coca zéro non inclus… Sur ce plan, la copie est à revoir. D'autant que l'alternative consiste à faire partie des 1 000 privilégiés qui seront admis à l'année, 1 200 € l'inscription et 3 300 € la cotisation. Un club de happy few, ce qui ne saurait apaiser les tenants de la piscine pour tous. Sans parler des nostalgiques de la patinoire où plusieurs générations de petits Parigots ont découvert la glisse et le Boléro avant de se retrouver sur les fesses. De celle-ci, il n'est plus question.

Le restaurant. (© Alexandre Soria)

Le restaurant. (© Alexandre Soria)

Un restaurant qui s'annonce de bonne tenue mais encore balbutiant, un bar (un autre sur le toit) un Spa Clarins sur 1 700 m² et une salle de sport complètent l'agrément. Sans oublier l'hommage rendu, niveau -1, aux grapheurs qui posent sur le béton brut leurs titres de gloire. Blek le Rat, Tank, Skki, Nunca, Yz, tous sont là. Et il reste de la place pour les prochains. Manière de renouer avec l'esprit Molitor des années squats et raves clandestines.

La nuit est tombée. L'éclairage de la piscine extérieure alterne le vert et le bleu. Avec l'aube, c'est de douceur que Molitor s'habillera. En ce petit matin, il n'y avait qu'un seul témoin: le robot nettoyeur du grand bassin.

Molitor, 2, avenue de la Porte Molitor, 75016. Paris. Tél.: 01 56 07 08 50 ; www.mgallery.com


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Piscine Molitor : pourquoi les tarifs pratiqu�s sont si prohibitifs

VIDÉO - La réouverture de la célèbre piscine parisienne sous forme d'hôtel de luxe déchaîne les passions. Le point sur les questions soulevées par cette renaissance.

La renaissance de la piscine Molitor en établissement de luxe ne passe pas auprès d'une partie du public qui se sent privé d'un lieu largement ouvert et accessible à tous par le passé. Avec des bassins ouverts aux clients de l'hôtel 5 étoiles qui l'entoure ou moyennant un abonnement annuel de 3.300 euros, le public visé est clairement plus restreint. Mais si l'approche retenue est élitiste, y a-t-il un scandale pour autant?

Estimé à l'origine à 65 millions d'euros, le projet en aura coûté près de 80 à son financeur, le fonds Colony Capital. Et si Jack Lang dénonce la «mercantilisation» d'un lieu qu'il avait contribué à faire classer, cette protection ne s'est accompagnée d'aucune subvention. En revanche, des expertises ont dû être financées par des fonds publics en 1995 et en 2001, moyennant près de 800.000 euros. À terme, au-delà des 220 emplois créés sur le site, Molitor devrait être une source de revenus pour la Ville de Paris. La redevance annuelle versée à partir de la deuxième année reste assez faible (de l'ordre de 75.000 euros), mais si l'opération est un succès, l'exploitant devra reverser près de 10% de ses recettes.

La Ville de Paris a concédé à Colony Capital un bail emphytéotique administratif de 54 ans. Il n'est assorti que de deux obligations: verser une redevance annuelle et restituer l'équipement en parfait état au terme du bail. Les lieux seront d'ailleurs examinés tous les ans. Il n'y a donc aucune délégation de service public. L'exploitant est libre de fixer ses tarifs et le mode d'accès au bassin. L'ouverture trois demi-journées par semaine à des élèves des écoles du quartier est donc un acte d'ouverture et de bonne volonté, à en croire la direction. Même si elle reconnaît avoir envisagé deux demi-journées dans un premier temps après avoir été poussée vers trois par la municipalité. Par ailleurs, si l'accès aux bassins est strictement encadré, le restaurant, le toit terrasse, le bar ou le spa sont ouverts au public.

Force est de constater que l'ensemble des projets privés de renaissance de Molitor se tournaient plutôt vers le haut de gamme. En 2008 déjà, les trois projets concurrents (Colony Capital-Bouygues, GTM et Icade) prévoyaient un lieu dont l'abonnement annuel serait compris entre 1.200 et 2.000 euros. Malheureusement, les tarifs ont augmenté encore bien plus vite que l'inflation: la presse évoquait à l'époque pour le projet Colony un hôtel de moins de 100 chambres et un accès au club moyennant 60 euros par jour ou 1.800 par an. Finalement, ce sera 124 chambres et un abonnement à 3.300 euros ou 180 euros par jour. L'argument massue faisant pencher le projet vers une approche élitiste, c'est que, plus elle est utilisée, plus une piscine coûte cher en entretien. L'accès limité permet de justifier des prix élevés pour les clients tout en limitant la facture de rénovation. Il faut reconnaître que, dans son exploitation précédente, la piscine Molitor, avant même d'être dégradée par les tagueurs, était devenue très vétuste en soixante ans d'utilisation.

Avec un hôtel 5 étoiles entièrement construit autour du bassin découvert, ce dernier ne pourra clairement jamais prétendre à une large ouverture au public. Ce n'est pas le cas du bassin couvert dans le prolongement, qui accueillera les scolaires. Il se murmure qu'un club des nageurs pourrait y être créé en septembre ou plus tard pour répondre aux attentes d'un public souhaitant simplement nager et non pas bénéficier des installations sportives et autres prestations du club privé. Pas la peine de rêver pour autant: si les tarifs promettent d'être moins stratosphériques que ceux proposés actuellement, ils n'auront rien à voir avec un ticket de piscine municipale.

À raison de 3 euros l'entrée pour une piscine municipale parisienne, Molitor s'affiche 60 fois plus cher. Il faut pourtant admettre que le projet ne mise en rien sur ces entrées individuelles et se concentre sur l'hôtel et le club. Il lorgne clairement du côté des clubs huppés tels que le Paris Country Club, le Racing ou le Ken Club. Pour ce dernier, installé non loin de la Maison de la radio, on retrouve cette même limitation à 1000 membres, une adhésion annuelle autour de 3.000 euros et une journée découverte facturée 290 euros (mais incluant un soin et un repas).

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