J'ai été un fervent partisan de l'Union européenne en tant qu'incarnation d'une société ouverte - l'association volontaire d'Etats égaux entre eux qui abandonnent une partie de leur souveraineté au nom de l'intérêt général. La crise de l'euro transforme maintenant l'Union européenne en quelque chose de fondamentalement différent. Les pays membres se répartissent en deux groupes : pays créanciers et pays endettés, les premiers, avant tout l'Allemagne, ayant barre sur les seconds. Dans le cadre actuel, les pays endettés doivent payer une prime de risque substantielle pour financer leur dette publique, ce qui se traduit d'une manière générale dans les coûts de financement. C'est ce qui les a plongés dans la dépression et les a placés en position de désavantage concurrentiel, un désavantage qui pourrait devenir permanent.
Cette situation n'est pas la conséquence d'un plan délibéré, mais d'une série d'erreurs politiques qui a débuté dès l'introduction de l'euro. On savait que l'euro était une devise boiteuse - avec une banque centrale, mais sans ministère des Finances. Mais les Etats membres n'ont pas réalisé qu'en abandonnant le droit de frapper leur propre monnaie, ils s'exposaient au risque de défaut. Les marchés financiers ne l'ont réalisé qu'au début de la crise grecque. Les autorités financières qui n'ont pas compris le problème, ne risquaient pas de trouver une solution. Elles ont donc essayé de gagner du temps. Mais au lieu de s'améliorer, la situation s'est détériorée. C'était entièrement dû au manque de compréhension et au manque d'unité.
Presque à tout moment il aurait été possible d'arrêter le cours des événements et de faire machine arrière, mais il aurait fallu pour cela un accord sur un plan et d'importants moyens financiers pour le mettre en œuvre. En tant que premier pays créditeur, l'Allemagne aurait dû d'agir, mais elle était réticente à prendre une responsabilité supplémentaire. C'est ainsi que l'on a manqué toutes les occasions de résoudre la crise. Elle s'est étendue de la Grèce aux autres pays en déficit et finalement c'est la question de la survie de l'euro qui s'est posée. Comme la disparition de l'euro serait extrêmement coûteuse pour tous les pays membres, en particulier l'Allemagne, cette dernière continuera à faire le minimum nécessaire pour éviter l'écroulement de l'euro.
Les mesures prises sous le leadership allemand devraient prolonger la survie de l'euro, mais pas éternellement. La division permanente de l'UE entre pays débiteurs et pays créanciers, ces derniers agissant à leur guise, est politiquement inacceptable. Si finalement l'euro s'écroule, ce sera la fin du marché commun et de l'Union européenne. L'Europe sera en moins bonne position qu'au début de la construction européenne parce que cet échec laissera un héritage de méfiance et d'hostilité mutuelle. Plus tard surviendra l'écroulement, pire seront les conséquences. C'est une perspective si inquiétante qu'il faut considérer maintenant des alternatives qui auraient été inconcevables il y a peu de temps.
A mon avis, le mieux à faire est de persuader l'Allemagne de choisir entre devenir une puissance réellement bienveillante ou abandonner l'euro. Autrement dit l'Allemagne doit mener ou quitter la zone euro.
Toute la dette accumulée étant libellée en euros(1), le pays qui reste en charge de la monnaie unique est de toute première importance. Si l'Allemagne abandonne l'euro, la valeur de la monnaie commune baisserait. Le fardeau de la dette resterait le même en terme nominal mais diminuerait en terme réel. Les pays endettés regagneraient leur compétitivité parce que leurs exportations deviendraient moins coûteuses et leurs exportations plus coûteuses. Leur actif immobilier s'apprécierait aussi en terme nominal, exprimé dans un euro déprécié, il vaudrait davantage. Par contre les pays créanciers subiraient des pertes sur leurs investissements dans la zone euro et sur l'ensemble de leurs créances au sein du système de compensation de l'euro. L'étendue de ces pertes serait à hauteur de la dépréciation ; aussi les pays créanciers auraient intérêt à limiter la dépréciation de l'euro.
Le résultat final réaliserait le rêve de Keynes d'un système de devise international dans lequel créanciers et débiteurs partageraient la responsabilité du maintien de la stabilité. Et l'Europe échapperait à la dépression qui s'annonce. Le même résultat pourrait être atteint, et à moindre coût pour l'Allemagne, si elle choisit de se comporter en puissance bienveillante. Cela signifierait :
1) établir des rapports à peu prés équitables entre pays créanciers et pays endettés, et
2) viser à une croissance nominale pouvant aller jusqu'à 5%. Autrement dit il faut la laisser se dégager d'un endettement excessif, ce qui suppose une inflation supérieure à ce que le Bundestag est probablement susceptible de tolérer.
Que l'Allemagne décide de mener ou de quitter, l'un et l'autre choix sont préférables à la trajectoire actuelle. La difficulté est de convaincre l'Allemagne que sa politique actuelle conduit à une dépression prolongée, à des conflits sociaux et politiques et finalement non seulement à l'effondrement de l'euro, mais aussi à celui de l'Union européenne. Comment convaincre l'Allemagne de choisir entre accepter les responsabilités qui incombent à une puissance bienveillante ou laisser la zone euro entre les mains des pays endettés qui se débrouilleraient mieux sans elle ?
George Soros
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